Comment transmet-on l'indicible? Comment une femme qui s'apprête à donner la vie peut-elle porter en elle le poids d'un génocide qu'elle n'a pas vécu mais dont elle hérite? C'est cette question vertigineuse que pose Méliné Ter Minassian dans "Mi Morna* N'oublie pas, j'oublie", un spectacle qui sera présenté au Théâtre du Chariot du 19 au 29 mars 2026.
Sur la tombe de sa grand-mère arménienne, une femme enceinte se penche. La guerre ressurgit au loin, comme un écho lancinant qui traverse les générations. Ce moment de recueillement devient le point de départ d'une exploration intime et universelle : quand l'histoire refuse de passer, quand le trauma se transmet de mère en fille, comment briser le silence sans trahir la mémoire?
Méliné Ter Minassian, qui signe l'écriture, la co-mise en scène et le jeu de cette création, n'en est pas à son premier questionnement sur l'identité arménienne. Comédienne et autrice engagée, elle a fait de la transmission mémorielle l'un des fils rouges de son travail artistique. Avec ce spectacle, elle franchit un cap supplémentaire en mêlant le théâtre à la danse, grâce à la collaboration de Mercedes Chanquia-Aguirre, qui assure la co-mise en scène et la direction chorégraphique.
Le corps devient alors langage. Les gestes racontent ce que les mots peinent à exprimer. La lumière de Romain Le Gall Brachet sculpte l'espace scénique, créant des zones d'ombre et de clarté qui symbolisent peut-être ces parts de mémoire qu'on préserve et celles qu'on laisse s'effacer. Cette dimension visuelle et chorégraphique enrichit considérablement le propos, offrant au spectateur une expérience sensorielle complète.
Le titre lui-même, "Mi Morna* N'oublie pas, j'oublie", porte en lui toute la contradiction de la transmission mémorielle. "Mi morna" signifie "n'oublie pas" en arménien, cet impératif qui traverse les générations de survivants du génocide. Mais comment ne pas oublier ce qu'on n'a pas vécu? Comment porter cette injonction sans en être écrasé? Le spectacle explore cette tension entre le devoir de mémoire et le besoin vital d'avancer, de construire sa propre vie.
Destiné à un public à partir de 12 ans, ce spectacle produit par Kraken s'adresse autant aux jeunes générations d'Arméniens en quête de leurs racines qu'à tous ceux qui s'interrogent sur la transmission des traumas collectifs. À l'heure où les témoins directs du génocide arménien ont disparu, la question de la mémoire se pose avec une acuité renouvelée.
Les représentations auront lieu les jeudis, vendredis, samedis et dimanches à 19h, du 19 au 29 mars 2026, au Théâtre du Chariot, situé au 77 rue de Montreuil dans le 11e arrondissement de Paris. Ce lieu intimiste, connu pour accueillir des créations exigeantes et engagées, offre un cadre idéal pour cette proposition artistique sensible.
"Mi Morna* N'oublie pas, j'oublie" s'inscrit dans une démarche artistique contemporaine qui refuse de faire du génocide arménien un simple sujet historique. Il s'agit plutôt d'explorer comment cette histoire continue de vivre, de se transformer, de se transmettre dans les corps et les âmes de ceux qui en héritent. Un spectacle nécessaire, à la fois douloureux et lumineux, qui rappelle que la mémoire n'est pas un fardeau mais un héritage vivant.