Theater

Une histoire vraie

Esteban Perroy, mis en scène par William Mesguich


Une histoire vraie
6 mars 2019   8:30 PM
Théâtre du Roi René
12 rue Edouard Lockroy
Paris - France

Chère spectatrice, cher spectateur, sache que si tu te hasardes dans l’obscurité de ce théâtre, nous voguerons ensemble tel un frêle esquif livré aux flots d’un océan déchaîné.

Je vais te raconter un destin hors du commun, un combat épique entre les ténèbres et la lumière.

La véritable histoire d’un enfant.

Peut-être espèreras-tu un miracle. et ne t’accrocheras-tu qu’à des chimères ensorcelantes.

Peut-être pleureras-tu.

Mais je te promets que toujours ton cœur cognera dans ta poitrine, que la flamme de l’espoir se mêlera à tes larmes et qu’à la fin du récit ton envie de vivre sera décuplée.

Plus qu’un voyage littéraire soutenu et bouleversant, Une histoire vraie est un récit immersif puissant magnifié par la poésie des mots et des images, et le jeu d’Esteban mêlé au violoncelle d’Erwan. Une plongée vertigineuse et un plaidoyer humaniste indispensable contre l’amnésie meurtrière de notre époque, par le créateur de Fluides, Colors et la Boîte de Pandore.

Sélection Festival de Littérature d’Avignon 2019

10 représentations exceptionnelles en lecture jouées au Théâtre du Roi René Paris du 27 février au 9 mars avant le Off 2019.

Ouvrage paru à l’Édition Les Cygnes.

Cantique de la douleur

Il est des destins de sang, des existences qui sont des chemins de croix. La mort en compagne de voyage, le meurtre comme une ombre portée, le massacre en chien de chasse à ses trousses. Ainsi en est-il pour Vahran, cinq ans, innocence fauchée en plein envol, dont l’enfance se brise comme un cerceau, comme un roseau; une vie qui passe, le temps d’un battement d’aile, de l’insouciance à la tragédie. Ses parents, abattus. Sa soeur, outragée et assassinée. Son frère, terrassé par la fièvre dans leur fuite éperdue. Et des milliers, des centaines de milliers de villageois foudroyés dans leur vie quotidienne, en train de jardiner, de travailler, de se promener.

Un génocide est une forme très particulière de crime contre l’humanité. Il exige une pensée politique, une idéologie, mais aussi une préméditation soignée, une organisation administrative et une exécution systématique, programmée. Le génocide, ce n’est pas seulement un meurtre de masse, c’est aussi une oeuvre scientifique, un crime de sang-froid, une abomination cérébrale.

Le génocide des Arméniens par le pouvoir ottoman, en 1915, tient une place à part dans l’histoire des tueries. Il a servi de matrice à la Shoah, il a ouvert le bal sinistre des plus grands massacres de l’épopée humaine. Il est aussi une blessure encore ouverte dans les mémoires, parce que sa réalité est toujours niée par la Turquie, parce que les démocraties n’ont pas assez aidé les victimes à accomplir le travail de deuil, ni assez reconnu le drame qu’elles ont traversé. Lourd comme une pierre tombale, le silence ajoute de la douleur à la douleur.

L’errance de Vahran est aussi une leçon d’espoir. Parce que le pire n’est jamais sûr. Parce que les miracles existent. Parce que la solidarité parfois redonne confiance dans l’être humain. Parce que même les bourreaux, même les tueurs peuvent avoir un instant de pitié, et épargner une vie. Parce qu’il y a, surtout, des havres de paix sur la planète, des pays attentifs aux plaies du monde et qui ouvrent leurs bras aux victimes. Il en est ainsi de la France, seconde patrie pour de nombreux Arméniens et pionnière de la reconnaissance de leur génocide. La France était là, la France est là, pour rappeler que son cœur saigne quand des corps sont suppliciés, où que ce soit sur la Terre. Aujourd’hui moins qu’hier, mais aujourd’hui plus que beaucoup d’autres. C’est souvent insuffisant, mais c’est toujours important.

Une histoire vraie, ce cantique de la douleur, n’est pas seulement un récit, un témoignage, c’est aussi l’écriture d’Esteban Perroy. Une écriture chantournée, qui enrobe la réalité la plus crue, la plus cruelle, dans des adjectifs et des propositions comme on enroule un pansement autour d’une tête fracassée. Parfois, on ne sait si cette mélopée est là pour amortir la terreur des images ou, au contraire, pour l’enchâsser comme dans un écrin, puis l’incruster dans la mémoire du lecteur.

On peut ne pas partager la philosophie des ultimes paragraphes. Arméniens, Palestiniens, Juifs, Kurdes, Tutsis... Les tragédies ne sont pas superposables, et il est des spécificités inaliénables à chaque monstruosité. Une guerre n’est pas un conflit ethnique, un génocide n’est pas un massacre, un pogrom n’est pas une razzia, le colonialisme et l’esclavagisme n’ont que la rime en commun. Néanmoins, le cortège des cris et des larmes confère de la puissance à la plainte séculaire, et convoquer tous les martyrs inscrits ce texte dans le recueil des témoignages similaires, issus des camps et des cimetières du passé. Enfin, bien sûr, toutes les vies ont le même prix, et les victimes se valent, même si l’historien se doit de distinguer à chaque fois le sens du sang versé.

Demeure un cri sourd et inextinguible, celui de Vahran, devenu adulte d’un seul coup, en un baptême de sang, parce qu’au début du XXe siècle, des humains fanatisés ont décidé d’exterminer d’autres humains désarmés.

Christophe Barbier




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